Crystals est la fondatrice de la page Instagram @TalkTabou, un média de dénonciation où l'on parle des tabous rencontrés par les minorités sud-asiatiques.

Elle a su puiser sa force dans ses faiblesses. Elle-même ayant été victime d'inceste, elle donne du courage à d'autres femmes à témoigner, partager leurs histoires, et ainsi sensibiliser sur différents sujets.

Indiya : Bonjour Crystals, comment vas-tu?

Crystals : Un peu fatiguée, mais en général ça va (sourires)

I : Peux-tu te présenter à nos lecteurs et lectrices ?
C : Ouiii, je m'appelle Crystals, j'ai 25 ans. Je vis à cheval entre deux villes : Paris et Luxembourg où je travaille, je suis auditrice.
Je suis d'origine indienne de mes deux parents. Je suis la fondatrice de TalkTabou qui a démarré en 2021.

I : Chez Indiya on adore en savoir en plus sur votre enfance, vos origines. Tu nous en parles ?
C : Je suis née de parents d'origine indienne. Mon père a quasiment toujours vécu en France, puis par le biais d’un mariage arrangé, il a rencontré ma mère en Inde avec qui il s'est marié et puis ils sont venus vivre ensemble en France. 
J'ai vécu toute mon enfance ici. Je suis l'ainée de la famille, j'ai deux petits frères, je devais donc donner l'exemple (rires). J'ai suivi des études scientifiques, j'ai un diplôme d'ingénieur dans la programmation et finance (ingénierie financière). Mais je t'avoue que ce n'était pas forcément un domaine qui me plaisait plus que ça. Je me suis un peu intéressée à la finance d'entreprise et aujourd'hui je réalise des audits.
J'ai un rapport assez proche avec ma culture malgré qu'on n'allait pas souvent en Inde, je crois bien qu'on a dû faire 3 voyages seulement. J'ai baigné dans cette culture indienne grâce à ma mère en partie qui a su m'élever en me transmettant son amour pour son pays.

Pour te raconter une anecdote, quand je suis rentrée à la maternelle, je ne savais pas du tout parler français !! Je répondais à ma professeure en tamoul, c'est drôle je trouve (rires)!
En grandissant, ma culture est restée très ancrée, toute mon adolescence j'ai écouté et dansé sur de la musique indienne, les fêtes, la famille, les films, enfin voilà.
Mais je t'avoue que ça fait presque 10 ans que je ne suis pas retournée en Inde, et j'attends le moment propice pour y retourner. J'ai découvert ce pays quand j'étais petite, aujourd'hui je pense que c'est complètement différent, je te parle de ma vision des choses, de la vie! J'ai envie de voyager et explorer ce pays, et j'ai l'impression qu'il y a un manque qui se crée en moi avec le temps, un manque de proximité avec la culture que l'on m'a enseignée. C'est vrai qu'en France on vit à la française, ce qui me va très bien mais vivre à l'indienne le temps de quelques semaines c'est une presque une nécessité pour trouver un équilibre de vie! C'est surement la maturité qui parle là (rires) !!

I : Tu es la fondatrice de TalkTabou, cette page Instagram a été lancée en mars 2021 où tu dénonces des tabous des minorités sud-asiatiques. Pourquoi as-tu lancé cette page?
C : Personnellement j'ai vécu une histoire familiale un peu compliquée et TalkTabou a commencé de là. J'ai retrouvé plusieurs tabous dans mon entourage. Quand j'ai commencé à les citer, et à en faire l'analyse, c'était des tabous que j'avais quasiment déjà vécus. Pour moi TalkTabou c'est ma thérapie !!

I : Ton premier poste parle d’inceste dont tu as été victime, veux-tu nous en parler?
C : J'ai fait une première vidéo sur ma page @Talktabou, où je ne montrais pas mon visage. J'avais du mal à parler de cette période douloureuse de ma vie, et je me remettais beaucoup en question, beaucoup trop même!! J'écrivais beaucoup de textes à ce sujet qui me tenait et qui tient encore beaucoup à coeur.
J'avais exposé un texte à moi sur la page de Pulandevii qui s'appelle @Parlonsbrown, mon texte s'appelait "Incestabilité". Suite à sa publication, j'ai reçu quand même beaucoup de messages... et c'était un peu le début mon identité et de mon Instagram. 
J'avais déjà commencé à en parler à mes amis il y a cinq ans de cela, et dans ma famille à l’époque c’était difficile d’en parler même si aujourd’hui je peux plus en parler. Je me suis exposée suite à un déclic généré par un événement majeur de ma vie. Je n'ai plus cette peur de mettre un nom et un visage sur cette histoire. Mais ç'a été un travail de longue haleine. 
Et puis c'est surtout que : si je ne racontais pas mon histoire, qui allait le faire pour moi? J'ai eu ce besoin de partager mon vécu tu vois... 
Après ces premiers échanges sur les réseaux sociaux, j'ai créé un mail qui s'appelait talktabou@hotmail.com, et suite aux premiers témoignages que j'ai eus, ait eu envie de pousser encore plus, et ait eu envie d'en parler à une plus grande échelle. Je pouvais peut-être créer un petit mouvement!! Et voilà c'est comme ça que ça a commencé !

L'inceste a eu lieu pendant une grande partie de mon enfance, par deux personnes dont une personne qui aurait dû être un modèle dans ma vie… je n'ai pas trop envie de rentrer dans les détails, mais tu vois...(moment de silence)... Je pensais malheureusement que c’était un amour normal pour moi. Un jour j'ai compris que tout ça n'avait rien de normal, et j'ai "pété un peu les plombs"!!
Quand tu es jeune c'est très difficile de mettre les mots sur tout ce qui s'est passé, je n'ai jamais eu de moments d'oublis de ces événements, c'est toujours resté là, de manière figée. Il a fallu que j'apprenne à vivre avec ça, ce qui n'est pas évident. À mes 18 ans, j'ai fait plus ou moins une crise d'adolescence, c'a été les premières années où j'ai trouvé les mots pour exprimer ce qui s'était passé.

I : Quels ont été les retours sur cette vidéo où tu te livres à nous tous, qui d’ailleurs m’a beaucoup touché?
C : J'ai reçu beaucoup beaucoup de soutien, aucun retour négatif. Des personnes qui ont été aussi beaucoup choquées parce qu'ils m'avaient connue à une période différente de ma vie, et ils n'étaient pas au courant de tout ça. J'ai aussi des émotions de peine, et beaucoup de remerciements, parce que clairement dans notre communauté personne ne veut parler de ces histoires sensibles. C'était quand même quelque chose d'assez fort que j'ai fait, même si c'était sur une petite communauté, c'était fort!!!

I : De qui as-tu eu le plus de soutien? De tes amis? Ta famille? Ta communauté Instagram?
C : Mes amis ont toujours été là pour moi, ils ont été les premiers à m'entendre là-dessus! Et ma mère également, elle a du mal sur le sujet mais elle m’a beaucoup aidée et m’a donné la force d’en parler car sans son approbation je n’aurais pas eu la force de faire tout cela.

I : Suite à ton histoire, il y a plusieurs autres femmes qui ont témoigné, y a t-il une histoire qui t’a marquée?
C : Pour te dire la vérité, j'ai eu beaucoup d'histoires qui m'ont touchée, j'ai reçu beaucoup de témoignages. Mais celle qui m'a particulièrement fait quelque chose, c'est l'histoire de Simran, son histoire toxique avec son père qui l'oblige donc à se marier avec un cousin au Pakistan. L'histoire ne s'arrête pas là, elle connaît à travers cet événement des violences morales et physiques. Elles décident donc de tout quitter, de partir et de tout recommencer, elle passe par des moments très difficiles. Une maladie survient à la suite de tous ces traumatismes, qui touche ses jambes et elle devient paralysée!! Enfin tu vois cette femme elle a tellement de courage, waou!!! Ce sont des histoires qui marquent à jamais. 
Il y a une autre histoire que j'aimerais partager avec toi mais dans un autre registre, c'est l'histoire de Massiva qui a subi des violences conjugales et psychologiques. Ça a été un moment très fort que j'ai partagé avec cette femme, j'ai été l'interviewer directement chez elle, j'ai donc aussi le backstage et ç'a été touchant.
Enfin tu sais, il y a beaucoup d'histoires sur tellement de sujets différents...

I : Dans la communauté sud-asiatique, j’ai l’impression que les tabous existent quasiment que pour les femmes et non les hommes? Est-ce qu’ils n’osent pas en parler? Où est-ce ce sont des sujets inexistants?
C : Personnellement, je pense que les hommes ne veulent pas parler, ou ont plus de mal à parler que les femmes. Je suis désolée de le dire, mais dans la majorité, il y a une place importante donnée à l'homme, on est dans une société patriarcale. Et dans la communauté sud-asiatique, on baigne dedans!! Il y a beaucoup d'avantages à l'homme, et quand tu as cette position sur un piédestal, je trouve que c'est difficile de casser cette image et de parler justement de sujets sensibles. Parce que franchement il doit y en avoir, enfin il y en a c'est sûre !! Mais on les entendra pas !!
Il y a cette majorité, mais il y a aussi un autre groupe d'hommes qui ont sûrement peur de parler ou n'ont pas cette capacité de parler parce qu'il est difficile de structurer sa parole. Et je crois que ça fait partie des caractères des hommes sud-asiatiques "de cacher sa douleur", et d'être fort.
J'ai quelques hommes qui s'expriment sur ma page, j'ai des commentaires sur des posts qui viennent d'eux. Et souvent je demande des idées de sujets qui peuvent intéresser ma communauté, et certains hommes proposent des sujets intéressants.
Tu vois Talktabou n'est pas que destiné aux femmes, et pourtant il n'y a que des femmes qui donnent leurs témoignages. Je serais très heureuse de pouvoir donner la parole à des hommes, un premier témoignage, puis un second, et ainsi de suite, aidera sûrement d'autres hommes à s'ouvrir, s'exprimer, et à se libérer. 
Et puis certains n'ont pas la possibilité aussi, ne peuvent pas, ça peut être dû à l'entourage familial, etc. Chez moi, malgré que mes parents soient indiens tous les deux, j'ai une famille "francisée" où les sujets sont plus faciles à en parler. Mais je sais très bien que ce n'est pas le cas de tout le monde.
C'est vraiment au cas par cas!

I : J’ai vu que tu avais créé un calendrier avec différents sujets de mois en mois. As-tu du mal à trouver des témoignages?
C : Le calendrier c'était surtout pour pouvoir parler de tous les sujets qui peuvent toucher la communauté. Ça a été difficile au début, ça l'est encore un peu aujourd'hui. La plupart des personnes me proposent des sujets mais après souvent il n'y a pas de suite, enfin c'est difficile d'aller jusqu'au bout, c'est normal!
Je recherche des profils sur Instagram et ça aide. Et c'est donc plutôt moi qui vais vers les gens et certains sujets sont difficiles : comme les violences conjugales, LGBT, etc.
Il y a aussi la peur de la déformation de la parole, c'est pour ça que la plupart du temps je valide avec la personne avant de poster pour qu’elle vérifie que je ne déforme pas sa parole
Et puis il y a d'autres sujets plus faciles à traiter tels que le colorisme, le bodypositive, etc.

I : Tu organises bientôt un événement sur le colorisme en partenariat avec SoTamil. Pourquoi y consacrer un événement? Est-ce un sujet tabou qui revient aussi souvent que ça? Est-ce un véritable fléau?
C :  Le colorisme c'est un sujet qui me touche particulièrement  parce que j'ai subi ce racisme intracommunautaire, beaucoup de mon entourage aussi, donc en parler c'était important pour moi. Et puis, c'est que maintenant que l'on met un mot sur ce type de racisme. 
Pour ceux qui ne connaissent pas le colorisme est un concept sociologique qui désigne la différence de traitement social entre les personnes à peau claire et les personnes à peau sombre. La norme étant la peau claire, tout ce qui s’en éloigne est infériorisé, considéré comme laid, ou arriéré. 
Et ça, je pense que l'on n'arrivait pas à mettre un mot sur ça, on a toujours vécu avec pour la quasi-plupart d'entre nous, et ça faisait partie de notre quotidien. C'est ce que j'ai aussi pu comprendre à travers les témoignages que j’ai eus lorsque j’ai traité ce sujet sur Instagram.

Tu vois le Fair & Lovely que l'on voit partout en Inde par exemple, fait clairement partie du quotidien de tout le monde là-bas et même ici, tout le monde l'a adopté, et c'est normal alors que ça ne l'est pas!!! Le colorisme est en nous, on vit avec depuis toujours, et c'est devenu presque une norme.
Pourquoi aujourd'hui c'est un sujet d'actualité qui fait du bruit? C'est parce qu'il y a aussi d'autres communautés qui relèvent ce problème.
Les gens qui vivent ce racisme, se sentent heurter mais se sentent aussi plus aptes à en parler.
Il y a un effet de libération de parole, on commence à ressentir ça comme une contrainte et non comme une norme!! Les mentalités évoluent, les réseaux sociaux permettent aussi d'ouvrir les esprits.
La vidéo qui m'avait fait résonner c'était celle de Denisy : elle a parlé du colorisme sur un média français, enfin!!!!! Et puis, moi je découvre aussi le colorisme au fur et à mesure, parce qu'encore avant ça, je découvrais ces débats-là chez la communauté africaine. Et pourquoi pas la nôtre?

I : Penses-tu que ces tabous auront disparu sur les prochaines générations de sud-asiatiques à venir?
C : D'après moi, je pense que cela prendra bien plus de temps. Ce sont des sujets qui sont tellement ancrés dans notre culture qu'il est très difficile de s'en défaire malgré le fait que l'on en parle. Ce n'est que le début, j'aimerais tellement que ces sujets disparaissent rapidement, rien que pour nos enfants, nos petits-enfants, etc. mais je sais qu'il faut du temps. On commence à peine à en parler, je trouve que c'est déjà un grand pas en avant! 
On peut faire de la prévention, libérer les paroles, rassembler pour en parler ensemble et essayer d'améliorer tout ça ensemble! Tout ce que l'on fait maintenant, je sais que ça aidera les futures générations, c'est sûr ! 

I : Qu’est-ce qu’une "Powerfull Brown" pour toi?
C : Pour conceptualiser, j'ai créé un premier projet qui mettait en avant des personnes qui ne suivaient pas les normes. En l’occurrence, des femmes rondes et/ou foncées de peaux, c’était pour illustrer les thématiques du colorisme et du BodyPositive. Et pourquoi Powerfull Brown? Parce que pour moi, ce sont CES femmes qui seront les femmes de demain : ce sont des femmes fortes et puissantes, qui ont traversé des épreuves de vie pour s’assumer malgré le regard des autres (et toi-même tu sais comment les aunties elles sont), ce sont des femmes avec du Power!!!!

I : Quel est l’avenir de TalkTabou dans les années à venir?
C : Pour le moment c'est un peu au jour le jour, enfin.... il y a des projets qui se préparent à l'avance, mais TalkTabou a grandi sur Instagram et pour moi ça reste juste une plateforme. Je commence à créer des événements "réels" qui rassemblent les personnes, et c'est ce que j'aimerais pour TalkTabou : des conférences, des ateliers, des tables rondes, un blog avec des articles plus poussés. D’ailleurs je mets en place prochainement des tables rondes de 5 personnes maximum autour de tabous avec la présence d’une psychologue. Il y aura un tabou par mois traité. La prochaine devrait être une table ronde sur l’inceste en mars 2022. S’il y a des personnes intéressées, vous pouvez me contacter par mail : talktabou@hotmail.com ou par Instagram.

I : Et toi?
C : Moi?! Ah ba je me vois en plein dans le projet de Conférence sur le colorisme qui arrive vite et le projet des tables rondes qui prend forme (rires). Quand j'ai lancé TalkTabou je ne pensais pas que ça me tiendrait tant à coeur, aujourd'hui j'en suis fière!!!
Je me vois dedans, je me vois donner la parole aux autres, je me vois libérer la parole sur des sujets tabous, je me vois faire grandir ce mouvement!
Tu sais, j'ai ma vie perso et pro, mais TalkTabou c'est ma deuxième vie tu vois. C'est sûrement mon côté militant qui ressort dans ce mouvement, et puis c'est vraiment ma thérapie.

I : Tu souhaites dire un dernier mot à nos lecteurs et lectrices? 

C : Merci de me lire déjà, et n'hésitez pas à me suivre sur ma page Instagram @TalkTabou. Mon blog a enfin vu le jour, alors allez-y, lisez et partagez!!! Et venez tous à ma conférence le 29 janvier de 14h à 18h!!! (rires).


Retrouvez Crystals sur sa page Instagram : @TalkTabou et son blog : Talk Tabou

Prochaine conférence sur le Colorisme aura lieu le 29 Janvier de 14h à 18h
7 rue Debelleyme 75003 PARIS

Pour acheter vos places :
https://sotamil.com/collections/brown-skin-celebration-by-sotamil/products/sotamil-talk-tabou_conference-le-colorisme-chez-les-sud-asiatiques

Crédits photo :
@shoots.international 

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